Télérama, 22 novembre 2016 : Mélissa Theuriau : ” J’ai vu des enfants en difficulté passer de la spirale de l’échec à celle du succès”

Mélissa Theuriau a produit “Un pas après l’autre”, diffusé ce soir sur France 2 dans la case Infrarouge. Ce document suit durant une année les élèves d’une école de Montfermeil. Retour sur une expérience pédagogique différente, initiée par la fondation Espérance Banlieues.

Avec le dernier documentaire qu’elle a produit, Un pas après l’autre signé Romain Potocki, Mélissa Theuriau continue à sonder la société française. Après une enquête fouillée sur les électeurs du Front national (2013), un très beau film sur les mères incarcérées (L’Absente : maman est en prison, 2014), un autre sur l’improvisation théâtrale à l’école comme moyen de prendre confiance en soi (Liberté, égalité, improvisez !, 2014), elle se penche sur le cours Alexandre Dumas à Montfermeil (Seine-Saint-Denis).

Cet établissement scolaire pilote, structure privée et aconfessionnelle, est dirigée par Albéric de Serrant, passé par l’enseignement privé catholique (les Apprentis d’Auteuil et l’Eau vive). Qu’il agace ou séduise, l’homme prône la joie et la rigueur, misant sur une pédagogie exigeante et adaptée à chaque enfant, dans des classes aux effectifs réduits. Sans oublier la levée de drapeaux, la Marseillaise et le port de l’uniforme.

Quel a été votre moteur pour consacrer un documentaire à cet établissement fondé par Albéric de Serrant ?

C’est justement lui, Albéric de Serrant. J’avais entendu parler de lui et il est venu un jour dans nos petits bureaux. Il est arrivé avec cette envie d’accueillir autrement les enfants et un enthousiasme qui tranchait tellement avec le pessimisme ambiant ! Même si tout me paraissait utopique, il nous a « emmenés », mon équipe et moi. Il fait partie des gens dont chaque pore transpire l’espoir. Albéric de Serrant a derrière lui un parcours de directeur et d’enseignant. Certes, il revient à des valeurs un peu traditionnelles et des méthodes rigoristes qui peuvent paraître old school et déranger. Mais je retiens avant tout sa bienveillance et sa capacité à tendre et retendre la main en disant aux élèves de cette école « Appuyez-vous sur moi. Je suis là ». Ce sont d’ailleurs des phrases qu’on entend dans le film.

Je suis allée assister à quelques cours à Montfermeil et j’ai observé cette façon qu’il a de parler à tous de la même manière, d’évoquer leurs origines AVANT de leur parler de cette « citoyenneté française » dont on nous abreuve partout. Quand on aura compris que dire « bienvenue », demander « d’où viens-tu ? », et s’intéresser à la culture de leurs familles, quelles que soient leurs origines, c’est une force, alors on avancera. On pourra faire de ces enfants des citoyens qui auront envie de s’intéresser au pays qui les a accueillis dans leur intégrité et leur double culture. Or, ce discours, je ne le vois nulle part. J’entends des politiques et des écoles qui disent « vite, des cours de français, vite, la France ! vite, la République ! » Mais comment veut-on intégrer réellement ces enfants, si eux et leurs parents ne se sentent pas aussi les bienvenus ?

Si votre documentaire montre que le pari d’Albéric de Serrant sur la réussite des enfants porte ses fruits, il dit en creux la faillite du système dans sa lutte contre le décrochage scolaire dans les quartiers populaires. L’école de demain passe-t-elle par ce type d’initiatives et cet esprit « laboratoire » ?

Ce que j’ai vu – et j’espère que le film de Romain Potocki le montre un peu –, ce sont des enfants en difficulté qui parviennent à échapper à la spirale de l’échec, pour entrer dans celle du succès. Au même titre que les maths, l’histoire ou le français, les cours de « confiance en soi » font partie d’un socle éducatif fondamental. Même si ces gamins ne restent que deux ans, ils repartent avec un bagage. Dans le film, on suit les progrès que font Jalal et Siham. Découragés en début de cyle, ils ont enfin envie de se projeter dans l’avenir. C’est le cas avec Jalal qui part de « 0 sur 20 » et qui finit avec des félicitations. Le faible nombre d’élèves, c’est le luxe du cours Alexandre Dumas. Les profs peuvent dialoguer avec chacun, et chaque élève peut être considéré comme un individu. Mais je suis tout à fait consciente que ces petits labos et initiatives sont une goutte d’eau dans ce que devrait être l’enseignement d’une façon générale.

Comment cette école est-elle financée ?

Cette école hors contrat est financée par la fondation Espérance Banlieues, elle-même financée à 80 % par des fonds privés alimentés par des donateurs, des gens richissimes, des boîtes du CAC 40 (Thalès…). Il existe huit écoles sur ce modèle (Saint-Etienne, Sartrouville, Asnières, Mantes-la-Jolie, Roubaix, Marseille…) et vingt projets d’établissements à travers la France qui devraient ouvrir à la rentrée 2017 (dans les banlieues de Toulouse, Angoulême, Nancy, Orléans…), aux portes de toutes ces agglomérations, dans des quartiers où il y a urgence. Pour les parents, le coût est de 50 à 70 euros par mois. A Montfermeil, le cours accueillait au départ vingt élèves, ils sont aujourd’hui cent vingt-cinq et Albéric de Serrant doit refuser du monde. La structure en Algéco est un peu trop petite, ils vont construire un autre bâtiment. Cela fait boule de neige.

A Montfermeil, c’est vouvoiement pour tous, même en primaire, levée des drapeaux et port de l’uniforme. Qu’en disent les parents ?

Ils sont hyper contents ! Ils adorent l’uniforme. Comme l’explique Manda, une maman voilée, l’uniforme, c’est pratique, et « ça fait des économies de linge ». Certains parents n’ont pas d’argent pour acheter des vêtements de marques à leurs enfants. Cet uniforme les met tous à égalité. Les parents sont partie prenante dans cette scolarité et responsabilisés. Quand le petit Jalal pleure au téléphone, son père, qui lui remonte les bretelles, est bien là. Les familles de toutes origines ont envie d’un enseignement exigeant pour leurs enfants ! Au moment où on ne parle que d’une France qui serait complètement communautarisée, cette école montre que tous ces enfants et leurs parents font partie de la photo de famille.

Source : Article texte web Télérama du 22 novembre 2016 par Emmanuelle Skyvington

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